Le reflet de ma folie

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Penchée sur le chevalet, je cherche en moi son essence. Parfois, les dessins sont enduits de mélancolie blanche. Une angoisse étrange de ce trop-plein de vide me saisit la poitrine. L’âme se terre dans sa cage et par pudeur ne se couche pas facilement sur la toile. Alors je gamberge, tourne, retourne et détourne l’intention. Partir pour mieux revenir. L’art prend du temps. La vie prend son temps.

Prostrée par cette idée qui ne vient pas. Je me sens abandonnée.

Tel un oiseau en cage, je rejoins la baie vitrée. Une porte sur le monde endormie à laquelle l’aube chatouille gentiment la nature. Moi, je reste prisonnière de cette infortune. Dans ce silence assourdissant, vide de vie, mais rempli de portrait de mes aïeuls. Des statuts de tout siècle entourent cette pièce chacune postées devant un miroir, gardé par des colonnes. Je regagne ma place faisant office de pièce centrale à la vue de tous ses objets inanimés. Seule résonne l’éco de mes pensées, ricochant sur des oreilles insensibles. Je me concentre sur mon unique objet personnel, une cage miniature enfermant une boule de cristal qui me reflète. Cette image me renvoie mon étouffement face à ce désert d’idée. J’ouvre alors la petite porte pour la laisser respirer, au passage elle m’insuffle cette inspiration qui me fait tant défaut.   

L’évidence n’est pas nette. Pourtant le brouillard s’efface. Me voilà de retour sur cette blancheur d’âme. Les couleurs m’échappent et pourtant les nuances sont toutes là. Dans ce désordre, j’ordonne le silence. La tâche n’est pas facile quand il faut se déconstruire. Laissons l’avantage au naufrage de mes pensées quitte à sombrer. L’inconvénient est de tous coordonner ; la composition, la perspective, la technique, l’image, sans éviter la mort de l’idée, sans s’éparpiller.

Toile après toile, j’abandonne une partie de moi dans cette hystérie picturale. J’aquarelle d’autres personnages que je ne saurais jamais ou sans pour autant souhaiter le devenir. Dans des paysages idylliques, aussi sombres que le cimetière. Mais le rideau se baisse, des chuchotis sourds parviennent à mes oreilles. Je referme vite la porte avant que la folie ne m’emporte. 

Cela fait 5 jours que je n’ai pratiquement pas quitté l’atelier. Je les entends murmurer autour de moi. La clarté du jour emporte les critiques de la nuit. Je fais le tour de la pièce et j’appuie mon regard sur chaque portrait de mes pairs prédécesseurs. Eux qui ont mérité cette place sur ce mur, me juge.

Je me plante pour la centième fois devant cette toile, et déchire avec rage mes esquisses pas assez bien pour eux. Dans sa cage dorée, je m’observe. Elle m’observe aussi. Alors je me détourne de moi-même et me repenche sur ce chevalet rempli une nouvelle fois de sa pâleur. Les heures tournent. Je sens qu’elle me guette, la mine triste. Elle a l’air déchiré comme étouffé. Donc j’ouvre la porte par dépit, pour lui redonner ainsi un peu de sa liberté. 

La folie de l’acrylique m’habite. Je peins, ce décor dans une toile différente de celle qui la précède, mais dans le même morceau de tissu de celle qui la suit. Parfois, ce sont des tons qui font pleurer, des nuances qui font rire, des pigments qui vont droit au cœur dans des sentiments partagés ; la naissance, la violence, l’espoir, la mort.

 Sur la fibre, le pinceau glisse, afin que le passé parle au présent pour perdurer dans le futur.

Le chemin est long dans sa conception. Chaque coup que je peins m’inflige une cicatrice profonde. Je ne veux pas être la seule à souffrir de cette toile alors je la partage. Je désire que chaque personnage, chaque décor prenne vie dans la tête de ceux qui savent observer. De ceux qui voient au-delà des nuances de couleur. Qu’ils sentent leur cœur battre et se débattre contre la réalité de l’œuvre.

Ma démence me lie à leurs regards, et des murmures inaudibles soufflent. La gouache noire inonde le paysage extérieur oubliant mon chevalet. La détresse me prend les poumons, ma main effleure le bouton de la lampe. La lumière esquisse un sourire, dessinant des ombres sur les murs comme pour me narguer. Une émotion de peur m’envahit alors le pinceau commence à peindre où je fini, m’envolant dans une folie certaine.

Je suis perdue.

J’étale ma frustration, mon angoisse. De différentes couleurs, je peins tous ses sentiments qui me dérangent. Mon moi est couché sur cette toile. Pourtant on dit que l’art nous rend plus forts. Je me sens fragile, pas toujours forte. À terre, face à ma destinée, je m’observe en m’observant dans cette cage. Le décor est là, et moi où suis-je ? Suis-je dedans ? Dehors ? L’ai-je rêvé ? Le silence est bruyant, la solitude m’oppresse, n’y aurait-il personne d’autre que moi-même pour m’aider ? Je souhaite prendre la fuite, les murs se noircissent de barreaux. Prisonnière dans l’acrylique du soir. Je veux refermer cette cage folle. Trop tard, je suis piégé dans le tourment de mes émotions. Je cherche une ouverture. Je ne sais plus où regarder. La porte, je cours vers elle. J’enclenche et tire de toute mes forces sur la poignée, mais elle résiste. Je frappe, crie à l’aide. L’espoir s’ouvre enfin, me laissant respirer à nouveau.

Renard Séverine

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