Un lundi pour Josseline et moi

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Josseline apparaît tel un songe devant la fenêtre. Cette même fenêtre où lundi, j’ai réalisé la chance qui était la mienne de l’avoir à mes côtés. C’était un lundi ! Le lundi était notre journée, à Josseline et à moi. Ce rendez-vous jamais raté. Bien sûr, il pouvait changer de lieu, de décors, mais pas de jour. Chaque lundi, nous trépignions d’impatience tels deux amants secrets. Nous nous préparions chacun de notre côté, nous lançant des sourires en coin. Pour moi, Josseline restera la plus belle des femmes, avec ses cheveux gris noués dans un chignon parfait, son corps tassé par le poids des années, ses yeux pétillants d’affection ainsi que son visage marqué par ses petites rides de joie.

Mes os sont ancrés dans mon vieux fauteuil, mon regard s’attarde sur notre photo de mariage. Qu’elle est magnifique ma Josseline, dans sa robe de dentelle blanche ! Mes souvenirs m’emportent plus loin au temps des écoliers. La maîtresse, Mrs Simone se désespérait de mes bêtises et de ma tête vide. Quant à ma Josseline, elle combattait déjà les idéaux masculins, première dans toutes les matières. Josseline ne lâchait rien. Moi, je m’amusais de ses petits cris en lui tirant sur ses courtes couettes dorées. Le plus drôle, c’était quand elle ouvrait son pupitre et découvrait ce que j’y avais caché. Un jour, je mis une souris. Aussitôt, je la vis bouillonner de rage… Nous n’attendions qu’une chose, que Mme Simone tape dans ses mains pour annoncer la fin de la classe. Lorsqu’elle le fit, je partis en courant, poursuivi par la colère de Josseline. Nous détalâmes jusqu’à la place du village. Les vieux assis là ricanèrent en nous voyant passer et nous lancèrent qu’on était bien parti pour finir mari et femme. Nous les prîmes pour des fous.

Hélas, un jour, mon père m’a ordonné de lâcher l’école. « Fils, tu n’es pas une lumière dans tes études, alors tu travailleras à la ferme. » C’est ainsi que mon enfance s’est achevée. Un an après, Josseline a quitté le village. Son père l’a envoyée dans une grande ville pour y faire ses études. Elle a emporté avec elle son sourire et mon soleil.

Les saisons sont passées, mon cœur restait en berne, la tête plongée dans les durs labeurs de la ferme. Puis, Josseline a refait surface, plus vindicative que jamais. Elle a franchi les portes de notre village sur le dos d’un cheval. Finies les couettes et les jupes plissées. Je l’aimais déjà avant, mais là, je lui ai donné mon cœur.

Mon esprit d’enfant survolté s’est envolé. D’autres pensées envers elle ont occupé ma tête. Mais jamais, je n’ai osé lui demander sa main, je songeais que mon amour était à sens unique. Lorsque Josseline m’a demandé en mariage, j’ai été très surpris. J’ai pris son initiative pour un défi envers son père. J’ai refusé. C’est qu’elle avait un sacré caractère ma Josseline. Aussi, le lundi soir, elle est venue dans la grange me rejoindre. Ma belle s’est montrée plus féminine que jamais, laissant tomber son armure de chef. Je me suis incliné devant sa demande sincère, sans regret.

Peu à peu, mon songe s’échappe. Je sors de ma poche un mouchoir brodé de nos initiales et j’essuie une larme de vieillesse. Il est temps que je me prépare pour notre rendez-vous. D’une main peu assurée, je m’appuie sur l’accoudoir et me lève doucement du fauteuil. Les gelées sont là, mon genou me tire, ça me fait un mal de chien. « Saleté d’arthrite ! ». Je prends mon porte-monnaie et en fais sortir la monnaie « 2, 4, 7… cela sera suffisant ! » Mon béret vissé sur la tête, mon écharpe tricotée de ses propres mains nouée autour de mon cou, je suis fin prêt. J’ouvre la porte, le froid me happe. La voix de Josseline résonne en moi « Mets ta veste vieux bougre, avant d’attraper la mort ! ». Je ne veux pas la contrarier.

Avant de rejoindre Josseline, je passe à la boulangerie. C’est Clémentine au comptoir qui m’accueille avec un charmant sourire. Enfant, elle fut gardée par Josseline. Je me rappelle encore ce triste moment, quand ma femme a appris qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant. J’ai cru la perdre. Elle voulait que je la quitte, elle disait que jamais elle ne me rendrait heureux. Alors que mon bonheur se trouvait dans ses sourires et tous ces moments magiques que nous vivions ensemble. Donc, j’ai chassé ces idées saugrenues de son esprit. Ma combattante Josseline est réapparue plus forte. Pour compenser son instinct maternel volé, elle est devenue nounou. Nous en avons vu des petites pattes galoper dans toute la maison ! La petite Clémentine a passé son temps à courir après Quentin. Josseline et moi avons parié sur leur mariage. Ils font partie des enfants auxquels on s’attache avec le cœur.

Clémentine me tend la miche et les deux gâteaux bien emballés, dont l’un, entourés d’un nœud rouge. Elle me glisse alors, comme à chaque fois : vous lui passerez le bonjour de ma part ! J’opine de la tête en la saluant et je me rends chez la fleuriste. Un rendez-vous sans fleur, ce n’est pas un rendez-vous. La fleuriste m’attend avec le bouquet préféré de Josseline, des fleurs de saison avec des couleurs chatoyantes.

Je marche sur le chemin en direction de ma dulcinée. Accompagné par la fraîcheur du vent, je monte la colline, pendant que les oiseaux volent vers une terre plus chaleureuse. Une fois passé le portillon de fer, je continue sur une allée bordée de pierres marbrées. Les feuilles d’érable tapissent le sol de couleurs automnales qui rendent le paysage féerique. Au bout du chemin, Quentin m’attend comme à son habitude. Il installe une petite chaise de pêche près de ma Josseline. Je lui tends le gâteau au nœud rouge, ainsi que le message de sa femme Clémentine. Puis, je passe l’après-midi sur ce siège à côté de ma Josseline. Je lui décris la vue magnifique qui s’ouvre devant mes yeux et combien je souhaite la rejoindre. Mais avant que le cancer l’emporte l’année dernière, je lui ai promis de vivre et de venir la voir tous les lundis, jusqu’à ce que la mort nous réunisse.

Renard Séverine

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