Une place pour chaque mot et chaque phrase à sa place

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Devant l’écran de mon ordinateur, je relis pour la cinquième fois le commentaire de mon formateur Sébastien. Plusieurs questions se posent à moi. Certains détails m’échappent. Je savais déjà ce qui allait en ressortir, mais pour le reste je suis étonnée. Il apprécie ma nouvelle. Finalement, je me rends compte que mon manque de confiance en moi reste encore bien présent. Est-ce une bonne chose ? Je m’inquiéterais si c’était l’inverse. Grâce à ça, je cherche toujours à me dépasser, à aller plus loin dans mes textes.

Plongée dans l’encre noire de mes pensées, je rafistole les passages qui font défaut. La consigne parle de plan, de structuration. J’avoue, cela n’est pas ma façon de travailler. C’est virtuellement que je retravaille chacune des phrases en les déplaçant et en les remplaçant, à la vision d’une partie de scrabble virtuelle. Des lettres, des mots, non, des phrases vont tomber. Ma boîte crânienne agite mon imagination pour retourner la situation. Rien ne se perd, tout se transforme.

J’enlève les mots simples qui ne valent finalement rien, mais qui me tenaient à cœur sur le coup. Je remarque aussi des phrases qui dans mes pensées compte triple. Mais ils n’ont pas assez d’espace pour être appréciés à leur juste utilité dans ce récit. Peut-être qu’un jour qui sait, elles réapparaîtront dans une autre histoire, dans un autre temps. Je les range donc précieusement. Voyons un peu maintenant le travail qu’il me reste à effectuer. Je sors de mon tiroir ce fameux carnet noir. Celui de la deuxième réflexion, là où tous les défauts sont consignés.

Sébastien m’avertit que je laisse deux portes ouvertes et je dois les refermer. Cette partie est sans surprise pour moi, comme si je savais d’avance quel commentaire serait énoncé. Donc je relis le premier passage de la mer où la description est bien sentie, mais le reste est noyé dans le décor. Les lettres face à moi se brouillent et mon instinct ne me trompe pas. J’ai posé des mots sans prêter attention au paragraphe suivant. Je me retrouve devant une figure déstructurée à la Picasso, et non devant un Monet. Après deux jours de réflexion, l’idée me saute aux yeux. Voilà où réside l’erreur. Il me faut un raccord à la réalité. Mes paragraphes sont indépendants et n’ont pas de liens concrets. Aucun mot ne se rattache. Je dois faire le rapprochement, si je veux que cela fonctionne.

J’imprime mon texte raye, souligne et fait des annotations. Je m’apprête donc pour le deuxième round. Chargée de mes armes préférées, mon dictionnaire de synonymes sous le bras, de ma bibliothèque et bien sûr d’internet. Je pars en quête d’autres phrases, qui seront plus en phase avec mes idées et l’image de mes pensées. Devant cette nouvelle grille de scrabble, je me prépare à conjuguer les deux crimes moraux que doit s’infliger un auteur selon Sébastien : le mensonge et le vol. J’adore son concept. Autant le citer jusqu’au bout pour ne rien oublier : « Pour écrire une histoire, il faut maîtriser l’art du mensonge, car chaque histoire n’est jamais qu’un mensonge qui a plus ou moins bien réussi. Et ces histoires, bien souvent, on les vole à la réalité pour les faire siennes. » Ce n’est pas la première fois qu’il me présente cette remarque, mais j’aime cette idée et je pense confectionner une petite affiche. Juste pour l’inspiration.

Après cette parenthèse, je reprends donc le chemin de mon larcin. Les nouveaux mots sont là et dans la foulée j’inspire mon deuxième paragraphe sur la forêt. Sur mon clavier, je me sens comme cette pianiste qui joue la Nocturne dans mes oreilles. Je compose moi-même ma propre partition, pour ne laisser à mon adversaire aucune chance de répliquer. Je sais qu’il ripostera quand même, si ce n’est pas lui ce sera un autre. Mais je dois minimiser les dégâts.

La dernière partie de ses remarques résultent de la consigne même, mon endroit de travail. Simplement dit, là où je relis mon texte. Pas dans le décor imaginaire de la mer ou de la forêt. Dans la réalité de ma vie. Bien sûr, un sobre bureau avec un ordinateur dessus ne fera pas l’affaire. Ni la pièce d’un jaune que je ne peux plus voir en peinture. L’accumulation de Bescherelle de dictionnaires avec une bibliothèque peu fournie n’aidera pas à embellir l’histoire. Alors, joue les menteuses et vole dans mon imagination ce qui manque à la réalité. En trichant ainsi, j’offre une chance à ce récit de faire voyager mes lecteurs, car c’est ce qu’ils attendent. Rentrer dans un monde autre que le leur. Trouver une vraie ressemblance avec leurs vies en se disant peut-être que cela peut leur arriver. Ou alors en espérant que cela ne se produira pas, selon la lecture. Leur voler du temps pour qu’ils puissent en donner à mon texte.

Maintenant, tout se joue sur la finition. Le peaufiner, revoir chaque partie, si oui ou non dans cette valse de mot, de phrase et de paragraphe forme un ballet soigné. Pour mettre toutes les chances de mon côté l’antidote est tout trouvé. Éviter les mêmes mouvements, pendant la répétition. Recadrer l’ensemble pour que tout se conjugue à merveille. Compter chaque pas, 6000 milles en tout, un peu moins et surtout pas plus. Place à une chorégraphie presque parfaite. Dans la prochaine consigne, la perfection sonne la fin d’un récit. Elle disait qu’un texte trop parfait peut faire rendre une histoire morte, tandis qu’un texte imparfait rend plus vivant. Plus ou moins. Je trouve que celle-ci aussi aura le mérite de trôner au beau milieu du tableau de citation. J’ai beau relire ce texte, malgré mes modifications, j’ai l’impression que l’encre noire de mes pensées manque encore de quelque chose. Et comme dans la première version, il ne trouve pas grâce à mon cœur et mon âme. Peut-être suis-je trop exigeante ? S’ils aiment la première version, alors ils adoreront sûrement la suivante. Je suis satisfaite d’avoir réussi cet exploit. Il me reste quelques heures pour le rendre et mes paupières ne tiennent plus de toute façon. Je verrai le résultat et tenterai de la réécrire, lorsque la sentence sera tombée.

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