La soliste joue solo

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Pauvre idiote que je suis, je me retrouve au milieu de cette soirée mondaine. Au fur et à mesure que les minutes passent, mon assurance se défile. Je m’octroie une petite coupe de champagne pour faire disparaître mon angoisse. L’orchestre est presque complet ce soir. J’ai beau balayer la salle du regard, je ne vois pas Frédéric, notre chef d’orchestre.

Et si Nathalie avait raison ? Je suis vraiment trop bête pour croire que je ne puisse être autre chose qu’une ombre dans le monde de la musique ? Le souvenir de notre conversation de la semaine dernière me rappelle à quel point, elle a peut-être raison :

– Je t’en supplie Nathalie, laisse-moi jouer ce concerto. Tu as déjà fait ta place en tant que soliste pianiste. Ce concert reste ma seule chance de percer dans le milieu.

– Ma pauvre Millie ! Toi, soliste pianiste au grand Opéra de Paris ? C’est bien beau de rêver, mais tu as toujours été là pour me remplacer en cas d’absence et rien d’autre. Un jour, qui sait, tu pourras jouer un second rôle dans l’orchestre, mais de là à décrocher le rôle principal, laisse-moi rire. Non, ta place reste dans les coulisses pour me donner le LA si besoin. Tu prends trop tes rêves pour des réalités ! Redescends sur terre.

Voilà le sens de ma vie en ce moment ! Offrant le LA à Nathalie pendant ses répétitions ! Après cette conversation, j’ai répété dans mon coin espérant une ouverture. C’est vrai que Nathalie a surement voulu me protéger. Je devrais peut-être aller la voir, m’excuser et oublier toute cette histoire. Le piano est toute ma vie. Sentir les notes monter crescendo sur une symphonie de grande renommée, en donnant le change au chef d’orchestre, pour finir dans un tonnerre d’applaudissements.

Ressaisis-toi ma belle ! Jamais Frédéric ne te laissera monter sur scène. Ta place se trouve dans les coulisses, sur le banc de touche ! Nathalie a raison, tu te berces d’illusions !

Le bruit assourdissant des bavardages me ramène à la soirée, où j’aperçois Frédéric s’approchant de moi. Même sa démarche reste élégante et fluide. Son costume gris perle s’ajuste à la perfection sur ce corps, il possède un charisme angoissant. Mon cœur s’emballe. Mes mains sont moites. Mon fourreau me semble trop serré. Frédéric s’adresse à moi, une boule se forme dans ma gorge.

– Dis-moi, Nathalie est-elle présente ce soir ? Où l’as-tu vue aujourd’hui ? Elle ne vient plus pour les répétitions.

– Désolé, je ne l’ai pas vue de toute la journée et ni ce soir d’ailleurs. Nathalie, elle est comme ça, elle aime se faire désirer.

– Je vois, mais un concerto c’est sérieux et je n’ai pas le temps pour les caprices de star.

Frédéric se rapproche de moi avec douceur. Je sens sa chaleur sur mon visage, et ma respiration s’arrête un instant. Cette promiscuité m’oppresse.

– J’espère que tu as bien répété, car je suis du genre exigeant. Demain, tu la remplaces au pied levé. Frédéric recule en me balayant du regard de bas en haut et reprend. Une dernière chose aussi : tu es magnifique ce soir.
Frédéric s’en va, me laissant seule avec ses simples mots qui résonnent en moi, comme une prière exaucer : « Demain, tu la remplaces ».
En rentrant chez moi, je ne tiens plus en place. Je rêve, ce n’est pas possible. Je dois annoncer la bonne nouvelle à Nathalie. Avec l’angoisse de cette soirée, je n’ai pas pris la peine de passer la voir aujourd’hui. Elle doit s’ennuyer toute seule dans ma cave. En même temps, je vais lui rapporter des petits fours de la soirée. Je ne suis pas un monstre quand même.

Séverine Renard

2 réflexions sur “La soliste joue solo”

  1. Mijo (Marie-josée)

    A quoi est-on prêt pour parvenir au sommet de la gloire? Une chute qui glace le sang, comme tu sais bien le faire.
    Le noir est un univers qui te convient bien.

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